Objectif affiché : écouter les voix civiles à l’heure où les accords de Washington et de Doha sont censés ouvrir une séquence de désescalade. Pendant près d’une heure et demie, diplomatie et terrain se sont fait face, dans un dialogue à la fois grave et sans détour.
Une mission renouvelée, des moyens réduits
En préambule, le numéro deux des opérations de paix a réaffirmé le soutien des Nations unies aux processus en cours en RDC. Le Conseil de sécurité a prorogé d’un an le mandat de la MONUSCO, en lui assignant notamment la vérification du mécanisme de cessez-le-feu issu des engagements de Washington et de Doha, avec une attention particulière à la protection des civils au Nord et au Sud-Kivu.
Mais l’équation demeure serrée : les capacités onusiennes ont été amputées de plus de 25 %, a-t-il précisé, ce qui pourrait peser sur certaines attentes des populations.
En Ituri, la mission de maintien de la paix reste active ; au Sud-Kivu, elle s’est désengagée depuis juin 2024. « Ne ni sous-estimer ni surestimer le rôle de la MONUSCO », a-t-il insisté, promettant le déploiement d’une équipe de vérification du cessez-le-feu à partir d’Uvira, dans l’attente d’orientations complémentaires du Conseil de sécurité en mars.
À l’issue de la rencontre, M. La Croix s’est rendu au Palais de la Nation pour s’entretenir avec le Président de la République.
Le Sud-Kivu à vif : un tableau sans fard
Prenant la parole, Me Néné Bintu Iragi, présidente de la société civile du Sud-Kivu, a livré un constat d’une rare densité. Depuis février 2025, la guerre a gagné la province : civils tués, violences sexuelles, violations massives des droits humains et du droit international humanitaire, arrestations arbitraires, effondrement des économies locales, déplacements massifs vers les pays voisins et à l’intérieur de la province, sans assistance humanitaire suffisante, notamment au Burundi et en Tanzanie.
La crise est aggravée par la fermeture persistante de l’aéroport de Goma y compris aux vols humanitaires, contrairement aux engagements pris à Paris en octobre 2025 — et par des restrictions sur certains réseaux de télécommunication, qui entravent les communications et l’accès aux transferts via mobile money. Les malades chroniques, les femmes enceintes et les enfants privés de vaccination en subissent les conséquences, tandis que choléra, mpox et rougeole progressent faute de prise en charge adéquate.
Accords et réalités : le grand écart
Au cœur de l’intervention, une contradiction majeure : les affrontements se poursuivent alors même que des accords sont signés. Les lignes de front se renforcent, les déplacements se multiplient et les organisations civiles documentent des exactions récurrentes.
Pour la société civile, l’opacité entourant certains textes fragilise la confiance. Elle cite notamment l’accord tripartite du 14 septembre 2025 à Doha (RDC–AFC/M23–CICR) sur la libération des prisonniers, ainsi que celui du 14 octobre 2025 (RDC–AFC/M23–HCR) relatif au retour des Congolais vivant au Rwanda, dont le contenu n’est pas public. « Comment exercer un monitoring sans accès aux engagements ? », interroge-t-elle.
La résolution 2773, votée à l’unanimité et porteuse d’espoir quant au retrait des forces étrangères et au rétablissement de l’autorité de l’État, ne doit pas tomber dans l’oubli, plaide Me Bintu Iragi. Le retrait de l’AFC/M23, jugé partiel à Uvira, devrait s’étendre à l’ensemble des zones concernées pour restaurer la confiance et préparer un dialogue inclusif.
*Les angles morts : sécurité, milices et cohésion*
Autre alerte : le vide sécuritaire laissé par le désengagement onusien dans certaines « zones rouges » du Sud-Kivu. Faute de redéploiement rapide des FARDC et de la PNC, des groupes armés locaux se sont constitués ; des localités sont tombées sans résistance. La société civile dit avoir prévenu de ce risque.
La question des groupes dits VDP/Wazalendo et de la RAD appelle, selon elle, une gestion responsable et clarifiée pour éviter de nouvelles dérives contre les civils.
À Uvira, elle plaide pour le retour, sous protection des forces régulières, des membres de la communauté Banyamulenge ayant quitté la ville lors du retrait de l’ et actuellement cantonnés près de la frontière rwandaise. Les pillages qui ont accompagné la prise puis la reprise de la ville imputés à divers acteurs ont touché indistinctement des citoyens et des opérateurs économiques.
Enfin, des informations faisant état d’acheminements de munitions et de redéploiements sur plusieurs axes (Walungu, Kabare, plaine de la Ruzizi, Kasika/Mwenga, Kalehe) nourrissent la crainte d’une reprise des hostilités. La société civile appelle à des mesures contraignantes en cas de violation du cessez-le-feu et sollicite l’accompagnement de la MONUSCO pour poursuivre les plaidoyers auprès de la médiation de l’Union africaine.
Un débat de fond : intégration ou ligne rouge ?
Invité à la rencontre, l’honorable Trésor Mutiki Lutala a présenté une proposition de loi visant à interdire l’intégration, au sein des FARDC, de la PNC et des institutions, de rebelles impliqués dans des crimes graves contre les civils, au nom de la non-répétition. Il met en garde contre une logique qui ferait de la prise d’armes un raccourci vers les responsabilités publiques. À l’inverse, Mme Élodie Nyamuzinda a insisté sur la participation des femmes aux initiatives de paix et la nécessité d’un dialogue national inclusif.
Entre prudence onusienne et impatience populaire
La réunion a mis au jour une tension structurante : l’ONU réaffirme son engagement dans un cadre de moyens contraints et de mandat circonscrit ; la société civile, elle, exige des actes vérifiables et une transparence accrue. Au-delà des communiqués, la paix se mesurera à l’aune des retours sécurisés, de l’ouverture des couloirs humanitaires, du respect effectif des engagements et du rétablissement tangible de l’autorité de l’État.
Dans l’Est, l’heure n’est plus aux promesses performatives. Elle est à la preuve.































































