Une enquête menée du 28 juillet au 11 août 2026 par notre rédaction dans plusieurs milieux du territoire, notamment dans les groupements de Luciga, Irongo et Lurhala, met en lumière une situation à la fois ancienne et toujours actuelle : dans certaines communautés rurales, la naissance continue de se dérouler dans l’intimité de la maison familiale, alors que les risques liés à la grossesse et à l’accouchement nécessitent, dans de nombreuses situations, l’intervention de professionnels de santé.
Une réalité entre tradition, distance et précarité
Dans les villages concernés, notamment Ikungu, Kahinga, Kabidaka, Musiru Gwa Nyangezi, Cihonga, Kahiriginji et différents auteurs, l’accouchement à domicile ne peut être expliqué par la seule persistance des pratiques ancestrales.
Derrière cette réalité se trouvent plusieurs facteurs qui se croisent : l’éloignement des formations sanitaires, les difficultés de déplacement, le manque de moyens financiers, l’insuffisance d’informations sur les complications obstétricales et, dans certains cas, la confiance accordée aux pratiques transmises de génération en génération, le manque perdurant d’infrastructures routières.
Pour certaines familles rurales, la naissance a longtemps été considérée comme un événement essentiellement familial et communautaire. Les femmes âgées, les proches ou les personnes reconnues dans le village pour leur expérience peuvent être sollicitées lorsqu’une femme entre en travail.
Cette dimension culturelle ne doit cependant pas être regardée uniquement sous l’angle du retard ou de l’ignorance. Elle témoigne aussi d’une longue tradition de solidarité communautaire, dans laquelle les femmes se sont mutuellement accompagnées face aux difficultés de la maternité, souvent en l’absence de services médicaux accessibles.
Mais les réalités sanitaires ont évolué. Une grossesse qui paraît normale peut brusquement devenir une urgence. Une hémorragie, une hypertension sévère, une infection, une présentation anormale du bébé ou un travail prolongé peuvent mettre en danger la vie de la mère et de l’enfant lorsque la prise en charge spécialisée tarde à arriver.
Quand la distance devient un risque
Dans les zones rurales de Walungu, la distance séparant certaines habitations des structures sanitaires constitue donc un enjeu majeur.
Pour une femme en travail, parcourir plusieurs kilomètres sur une route difficile, parfois à pied ou à bord d’un moyen de transport peu adapté, peut devenir une épreuve particulièrement éprouvante. Lorsque les premières contractions surviennent la nuit ou pendant une période de fortes pluies, la situation peut se compliquer davantage.
La question du transport sanitaire ou communautaire devient alors essentielle.
Une famille qui ne dispose pas immédiatement des ressources nécessaires pour payer un déplacement dans les endroits où la moto peut arriver malgré les différentes routières peut être tentée d’attendre, espérant que l’accouchement se déroule sans complication. Or, en obstétrique, certaines urgences ne laissent que peu de temps pour agir.
C’est ainsi que la distance géographique peut progressivement se transformer en distance médicale, puis en facteur de risque.
Le manque d’information, un autre obstacle
L’accès aux soins ne dépend toutefois pas uniquement de la présence physique d’un centre de santé.
La sensibilisation des femmes, des familles et de l’ensemble de la communauté joue également un rôle déterminant. Comprendre pourquoi les consultations prénatales sont importantes, reconnaître les signes d’alerte et savoir à quel moment se rendre dans une structure sanitaire peut contribuer à réduire les retards dans la prise en charge.
Dans certaines communautés, la grossesse peut encore être perçue comme un phénomène naturel qui ne nécessite une intervention médicale qu’en cas de problème visible.
Cette perception mérite d’être combattue avec pédagogie plutôt qu’avec mépris.
Il ne suffit pas de dire aux femmes : « n’accouchez pas à la maison ». Il faut également leur donner les moyens matériels, financiers, géographiques et éducatifs de choisir effectivement une structure de santé.
La sensibilisation doit donc concerner aussi les conjoints, les familles, les chefs locaux, les leaders communautaires, les relais communautaires et les personnes traditionnellement impliquées dans l’accompagnement des femmes enceintes.
Entre savoir ancestral et médecine moderne
La coexistence entre pratiques traditionnelles et médecine moderne ne devrait pas nécessairement être présentée comme une opposition irréconciliable.
Dans les villages, les personnes qui accompagnent traditionnellement les femmes enceintes disposent souvent d’une expérience sociale et pratique importante. Mais cette expérience ne remplace pas les compétences nécessaires pour diagnostiquer et traiter les complications obstétricales.
L’enjeu est donc de construire des passerelles.
Les acteurs communautaires pourraient être davantage sensibilisés aux signes de danger et encouragés à orienter rapidement les femmes vers les structures sanitaires lorsqu’une complication est suspectée.
De la même manière, les services de santé gagneraient à considérer les réalités culturelles locales et à renforcer le dialogue avec les communautés plutôt qu’à les culpabiliser.
La santé maternelle ne peut être durablement améliorée que lorsque la communauté devient elle-même partie prenante de la solution.
Une grossesse ne devrait pas être une course contre la montre
Derrière chaque accouchement se trouve une histoire humaine : une femme, une famille, un enfant attendu et une communauté qui espère une naissance heureuse.
Mais lorsqu’une femme doit parcourir une longue distance dans les douleurs du travail pour atteindre un centre de santé, la maternité peut devenir une véritable épreuve.
L’enjeu dépasse donc la seule question de l’accouchement à domicile. Il concerne l’équité dans l’accès aux soins, la dignité des femmes, la protection des nouveau-nés et la capacité du système de santé à atteindre les populations les plus éloignées.
Pour les villages de Walungu, la réponse devrait passer par plusieurs actions complémentaires : renforcer les structures sanitaires de proximité, améliorer les routes et les moyens de transport, développer les mécanismes communautaires d’évacuation des urgences, intensifier les consultations prénatales et organiser des campagnes régulières de sensibilisation adaptées aux langues et aux réalités culturelles locales.
Il faudrait également renforcer l’accompagnement des femmes enceintes pendant toute la grossesse afin qu’elles puissent préparer, avec leurs familles et les professionnels de santé, un véritable plan d’accouchement : lieu prévu pour la naissance, moyen de transport disponible, personne à contacter en cas d’urgence et ressources nécessaires pour rejoindre rapidement une structure médicale.
La dignité d’une mère commence avant l’accouchement
Dans ces villages de Walungu, la question n’est finalement pas de savoir si la tradition doit disparaître au profit de la modernité.
La véritable question est de savoir comment faire en sorte qu’aucune femme ne soit obligée de choisir entre son domicile et une structure sanitaire simplement parce que cette dernière est trop éloignée, trop difficile d’accès ou hors de portée de ses moyens.
La tradition peut conserver sa place dans l’accompagnement affectif et communautaire de la maternité. Mais lorsqu’une complication survient, la médecine doit pouvoir prendre le relais rapidement.
Car donner naissance ne devrait jamais être une aventure solitaire.
Dans les campagnes comme dans les villes, chaque femme devrait pouvoir vivre sa grossesse avec information, accompagnement et dignité, et chaque enfant devrait avoir la possibilité de venir au monde dans les meilleures conditions de sécurité possibles.
À Walungu, le défi est donc autant sanitaire que social, culturel, économique et infrastructurel. Réduire les accouchements à domicile ne consistera pas seulement à demander aux femmes de changer leurs habitudes. Il faudra rapprocher les soins des communautés, rapprocher l’information des familles et, surtout, rapprocher la protection sanitaire de celles qui en ont le plus besoin.


























































